“39. Ce que je dis concerne ceux qui sont prédestinés au royaume de Dieu, dont le nombre est si certain que personne n’y est ajouté ni n’en est retranché ; je ne parle pas de ceux qui, une fois la parole annoncée, « se sont multipliés au-delà de tout compte » (Ps 39, 6). Car ceux-là, on peut les appeler les « appelés », mais non les « élus », parce qu’ils ne sont pas appelés conformément au dessein de Dieu. Que le nombre des élus soit certain, sans augmentation ni diminution possible, c’est ce que Jean-Baptiste lui-même laisse entendre quand il dit : « Produisez donc un fruit digne de la pénitence. Et n’allez pas dire en vous-mêmes : “Nous avons Abraham pour père” ; car Dieu peut, de ces pierres, susciter des enfants à Abraham » (Mt 3, 8-9). Il montre par là que ceux-ci devront être retranchés s’ils ne portent pas de fruit, afin que le nombre promis à Abraham ne vienne pas à manquer. Toutefois, cela est dit plus clairement dans l’Apocalypse : « Tiens fermement ce que tu as, pour que personne ne prenne ta couronne » (Ap 3, 11). En effet, si un autre ne doit la recevoir que si le premier la perd, c’est que le nombre est fixe. 40. Quant au fait que ces paroles s’adressent même aux saints qui persévéreront, comme si leur persévérance était incertaine, ceux à qui il est profitable de « ne pas s’enorgueillir, mais de craindre » (Rm 11, 20) ne doivent pas les entendre autrement. En effet, qui, dans la multitude des fidèles, oserait se croire du nombre des prédestinés, tant qu’il vit dans cette condition mortelle ? Car il est nécessaire que cela reste secret ici-bas, en ce lieu où l’on doit se garder de l’orgueil avec un tel soin que même un si grand apôtre, pour qu’il ne s’élève pas, a été giflé par un ange de Satan (2 Co 12, 7). C’est pourquoi il était dit aux Apôtres : « Si vous demeurez en moi » (Jn 15, 7), alors que celui qui parlait savait très bien qu’ils allaient demeurer. Et par le prophète : « Si vous voulez et si vous m’écoutez » (Is 1, 19), alors que Dieu lui-même savait en qui il produisait aussi le vouloir (Ph 2, 13). Et bien d’autres paroles semblables sont dites. En raison de l’utilité de ce secret — pour que personne ne s’élève et que tous, même ceux qui courent bien, demeurent dans la crainte, puisqu’on ignore qui parviendra au but —, il faut donc croire que certains fils de la perdition, sans avoir reçu le don de persévérer jusqu’à la fin, commencent à vivre dans la foi qui agit par l’amour, vivent un certain temps dans la fidélité et la justice, puis chutent, sans être retirés de cette vie avant que cela ne leur arrive. Si cela n’arrivait à aucun d’entre eux, les hommes ne connaîtraient cette crainte si salutaire, qui abat le vice d’orgueil, que jusqu’au moment où ils parviendraient à la grâce du Christ par laquelle on vit pieusement ; ensuite, ils seraient assurés de ne jamais chuter loin de lui. Une telle présomption n’est pas profitable en ce lieu de tentations, où la faiblesse est si grande que l’assurance peut engendrer l’orgueil. Finalement, cela aussi arrivera ; mais ce qui est déjà le cas pour les anges le sera aussi pour les hommes, à ce moment où plus aucun orgueil ne sera possible. Le nombre des saints prédestinés par la grâce de Dieu au royaume de Dieu, ayant aussi reçu en don la persévérance finale, y sera donc conduit dans son intégrité. Là, il sera gardé à jamais, parfaitement intact et bienheureux, la miséricorde de son Sauveur lui demeurant attachée, que ce soit au moment de leur conversion, pendant leurs combats, ou lors de leur couronnement.”
“Dans ces conditions, nous réprimandons — et nous les réprimandons à juste titre — ceux qui, alors qu'ils menaient une vie bonne, n'ont pas persévéré. En effet, c'est par leur propre volonté qu'ils sont passés d'une vie bonne à une vie mauvaise. C'est pourquoi ils méritent la réprimande ; et si cette réprimande ne leur est d'aucun profit, s'ils persévèrent au contraire dans leur vie de perdition jusqu'à la mort, ils sont même dignes de la damnation divine et éternelle. Et ils ne pourront s'excuser en disant alors, comme ils le font déjà maintenant : « Pourquoi sommes-nous condamnés, puisque c'est faute d'avoir reçu la persévérance pour demeurer dans le bien que nous sommes passés du bien au mal ? » Une telle excuse ne les soustraira en aucune manière à une juste condamnation. Car si, comme le dit la Vérité, personne n'est libéré de la condamnation venue par Adam sinon par la foi en Jésus-Christ, et que pourtant, ceux qui pourront dire ne pas avoir entendu l'Évangile du Christ ne seront pas libérés de cette condamnation — puisque la foi naît de ce qu'on entend —, à combien plus forte raison ne le seront-ils pas, ceux qui diront : « Nous n'avons pas reçu la persévérance » ? En effet, l'excuse de ceux qui disent : « Nous n'avons pas pu entendre » semble plus juste que celle de ceux qui disent : « Nous n'avons pas reçu la persévérance ». Car on peut dire : « Homme, dans ce que tu avais entendu et retenu, tu aurais persévéré si tu l'avais voulu » ; mais on ne peut en aucun cas dire : « Ce que tu n'avais pas entendu, tu l'aurais cru si tu l'avais voulu ».”