Contre deux lettres des Pélagiens

St. Augustin d'Hippone

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Ils prétendent aussi que nous ne définissons pas tous les Apôtres ou les Prophètes comme pleinement saints, mais que nous disons qu'ils étaient seulement moins mauvais en comparaison des pires ; et que c'est là la justice dont Dieu témoigne, de même que le prophète dit que Sodome fut justifiée en comparaison des Juifs, de même nous dirions que les saints ont exercé quelque vertu en comparaison des criminels. Loin de nous de telles paroles ! Mais soit ils sont incapables de comprendre, soit ils ne veulent pas y prêter attention, soit, dans leur désir de calomnier, ils feignent d'ignorer ce que nous disons. Qu'ils écoutent donc, eux-mêmes ou plutôt ceux que, dans leur ignorance et leur simplicité, ils s'efforcent de tromper. Notre foi, c'est-à-dire la foi catholique, distingue les justes des injustes non pas selon la loi des œuvres, mais selon la loi même de la foi, car le juste vit de la foi. Par cette distinction, il arrive qu'un homme menant une vie sans homicide, sans vol, sans faux témoignage, sans convoitise d'aucun bien d'autrui, rendant à ses parents l'honneur qui leur est dû, chaste au point de s'abstenir de toute union charnelle, même conjugale, très généreux dans ses aumônes, très patient face aux offenses, qui non seulement ne dérobe pas le bien d'autrui mais ne réclame même pas ce qu'on lui a pris, et qui, ayant vendu tous ses biens pour les distribuer aux pauvres, ne possède plus rien en propre ; pourtant, avec ces mœurs en apparence louables, s'il n'a pas envers Dieu une foi droite et catholique, il quitte cette vie pour être condamné. Un autre, en revanche, qui accomplit de bonnes œuvres issues d'une foi droite agissant par la charité, mais sans avoir des mœurs aussi exemplaires que le premier, compense son manque de continence par la dignité du mariage ; il s'acquitte du devoir charnel conjugal et le réclame en retour, s'unissant à sa femme non seulement pour procréer mais aussi par plaisir – ce que l'Apôtre accorde aux époux à titre de concession ; il supporte les offenses avec moins de patience, et se laisse emporter par la colère et le désir de se venger, même si, pour pouvoir dire : Comme nous pardonnons nous aussi à ceux qui nous ont offensés, il pardonne quand on le lui demande ; il possède des biens et en tire des aumônes, mais pas aussi généreuses que l'autre ; il ne prend pas le bien d'autrui, mais il réclame le sien, fût-ce devant un tribunal ecclésiastique et non civil. Eh bien, cet homme qui semble inférieur au premier par ses mœurs, en raison de la foi droite qu'il a en Dieu, foi dont il vit et selon laquelle il s'accuse dans toutes ses fautes, loue Dieu dans toutes ses bonnes œuvres, s'attribuant l'opprobre et Lui rendant la gloire, et recevant de Lui à la fois le pardon de ses péchés et l'amour pour bien agir, cet homme, donc, quitte cette vie pour être libéré et accueilli dans la communauté de ceux qui règneront avec le Christ. Et pourquoi, sinon à cause de la foi ? Certes, sans les œuvres, elle ne sauve personne (car la foi authentique est celle qui agit par la charité), mais c'est par elle que les péchés sont aussi pardonnés, car le juste vit de la foi. Sans elle, en revanche, même ce qui semble être de bonnes œuvres se change en péché ; car tout ce qui ne vient pas de la foi est péché. C'est en raison de cette différence capitale que, même si personne ne doute que l'intégrité d'une virginité persévérante est supérieure à la chasteté conjugale, une femme catholique, même remariée, est néanmoins préférable à une vierge consacrée mais hérétique ; non pas qu'elle soit meilleure dans le royaume de Dieu, mais parce que l'autre n'y sera pas du tout. En effet, si l'homme que nous avons décrit comme ayant de meilleures mœurs possède en plus la foi droite, il surpasse le second, mais tous deux seront là ; si en revanche la foi lui manque, il est tellement surpassé par l'autre que lui-même n'y sera pas. Puisque donc tous les justes, les anciens comme les Apôtres, ont vécu d'une foi droite qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur, et qu'ils ont uni à cette foi des mœurs si saintes que, même s'ils ne pouvaient atteindre en cette vie une vertu aussi parfaite que celle qui sera la nôtre après cette vie, tout péché qui se glissait en eux par la faiblesse humaine était aussitôt effacé par la piété de cette même foi, comment est-il possible qu'on doive les dire justes seulement en comparaison des méchants que Dieu condamnera, alors que par leur foi pieuse ils en sont si éloignés que l'Apôtre s'écrie : Quelle part le fidèle a-t-il avec l'infidèle ? Mais voilà que les pélagiens, ces nouveaux hérétiques, s'imaginent être des admirateurs et des louangeurs religieux des saints s'ils n'osent pas dire que leur vertu fut imparfaite, alors que le Vase d'élection l'avoue lui-même. Lui qui, considérant où il se trouvait encore et que le corps corruptible appesantit l'âme, dit : Non que j'aie déjà atteint le but, ou que je sois déjà parfait ; frères, je n'estime pas l'avoir déjà saisi. Et pourtant, un peu plus loin, celui-là même qui venait de nier être parfait déclare : Nous tous donc qui sommes parfaits, ayons cette même pensée. Il voulait ainsi montrer qu'il existe une certaine perfection à la mesure de cette vie, et qu'à cette perfection appartient aussi le fait, pour chacun, de savoir qu'il n'est pas encore parfait. En effet, quoi de plus parfait, quoi de plus excellent dans le peuple ancien que les saints prêtres ? Et pourtant, Dieu leur a commandé d'offrir d'abord un sacrifice pour leurs propres péchés. Et quoi de plus saint dans le peuple nouveau que les Apôtres ? Et pourtant, le Seigneur leur a commandé de dire dans la prière : Remets-nous nos dettes. Ainsi, l'unique espérance de tous les hommes pieux qui gémissent sous le fardeau de cette chair corruptible et dans la faiblesse de cette vie, c'est que nous avons un avocat auprès du Père, Jésus Christ, le Juste ; c'est lui qui est la victime de propitiation pour nos péchés.

Le baptême lave donc bien tous les péchés, absolument tous, qu’ils soient d’action, de parole ou de pensée, originels ou ajoutés, commis par ignorance ou sciemment ; mais il n’ôte pas la faiblesse, à laquelle le régénéré résiste lorsqu’il mène le bon combat.

Contra duas epistulas Pelagianorum, Liber III, caput 3, paragraphe 5 (PL 44, col. 590)