Interprétation littérale de la Genèse

St. Augustin d'Hippone

6 citations · 2 sujets

Chapitre XIX. — Dans les passages obscurs de l’Écriture, ne rien affirmer à la légère. 38. Supposons en effet que, dans le passage « Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut », l’un ait compris qu’une lumière corporelle a été créée, et l’autre une lumière spirituelle. Que la lumière spirituelle existe dans la créature spirituelle, notre foi n’en doute pas. Quant à l’existence d’une lumière corporelle, qu’elle soit céleste, ou même au-dessus du ciel, ou encore avant le ciel, et qu’une nuit ait pu lui succéder, cela n’est pas contraire à la foi tant que l’opinion n’est pas réfutée par une vérité absolument certaine. Si cela venait à se produire, ce n’est pas l’Écriture divine qui contenait cette erreur, mais c’est l’ignorance humaine qui l’avait imaginée. Si, en revanche, un raisonnement certain démontrait la vérité de cette opinion, il resterait encore à savoir si c’est bien ce que l’auteur des Livres saints a voulu faire comprendre par ces mots, ou s’il a voulu dire autre chose de non moins vrai. Si le reste du contexte prouve qu’il n’a pas voulu dire cela, l’autre sens qu’il a voulu faire entendre n’en sera pas faux pour autant ; au contraire, il sera vrai et plus profitable à connaître. Si en revanche le contexte de l’Écriture ne s’oppose pas à ce que l’auteur ait voulu dire cela, il faudra encore se demander s’il n’a pas pu vouloir dire aussi autre chose. Et si nous découvrons qu’il a pu vouloir dire autre chose, il sera incertain de savoir lequel des deux sens il a visé. On peut alors croire, sans que ce soit déplacé, qu’il a voulu que les deux soient compris, si des arguments solides plaident pour chaque interprétation. 39. Car il arrive très souvent que, sur la terre, le ciel, les autres éléments de ce monde, sur le mouvement et la révolution des astres, ou encore sur leur taille et leurs distances, sur les éclipses de soleil et de lune, sur les cycles des années et des saisons, sur la nature des animaux, des plantes, des pierres, et sur toutes sortes d’autres sujets semblables, même un non-chrétien possède un savoir tel qu’il le tient pour une certitude fondée sur la raison ou l’expérience. Il est donc tout à fait honteux et dangereux, et c’est une chose à éviter par-dessus tout, qu’un incroyant entende un chrétien délirer sur ces sujets en prétendant parler selon les Écritures chrétiennes, au point qu’en le voyant se tromper, comme on dit, de tout le ciel, il puisse à peine retenir son rire. Et le plus pénible n’est pas qu’un homme qui se trompe soit tourné en ridicule, mais c’est que les auteurs de nos Livres saints soient crus, par ceux du dehors, avoir pensé de telles choses, et qu’ils soient, au grand péril du salut de ceux dont nous nous préoccupons, critiqués et rejetés comme des ignorants. En effet, lorsqu’ils surprennent un chrétien en erreur sur un sujet qu’eux-mêmes connaissent parfaitement, et qu’ils le voient défendre son opinion absurde en s’appuyant sur nos Livres, comment pourraient-ils croire ces mêmes Livres au sujet de la résurrection des morts, de l’espérance de la vie éternelle et du royaume des cieux, alors qu’ils les jugeront remplis d’erreurs sur des sujets qu’ils ont pu eux-mêmes expérimenter ou vérifier par des calculs indubitables ? On ne saurait dire assez quelle peine et quelle tristesse ces présomptueux arrogants causent aux frères prudents lorsque, se voyant critiqués et convaincus d’erreur au sujet de leur opinion fausse et perverse par des gens qui ne sont pas tenus par l’autorité de nos Livres, ils tentent, pour défendre ce qu’ils ont dit avec la plus grande légèreté et la plus évidente fausseté, de produire ces mêmes Livres saints pour en tirer une preuve, ou même récitent de mémoire de nombreux passages qu’ils estiment servir de témoignage, « ne comprenant ni ce qu’ils disent, ni ce sur quoi ils portent leurs affirmations » (1 Tm 1, 7). Chapitre XX. — Pourquoi l’auteur interprète la Genèse en proposant diverses opinions plutôt qu’en en affirmant une seule. 40. C’est en tenant compte de cela et pour y veiller que j’ai, autant que j’ai pu, élucidé le livre de la Genèse de multiples manières, et que j’ai proposé différentes interprétations pour des paroles formulées de manière obscure, afin de nous exercer ; je n’ai affirmé aucune opinion à la légère, au détriment d’une autre explication peut-être meilleure, pour que chacun choisisse, selon ses capacités, ce qu’il peut saisir. Et là où il ne peut comprendre, qu’il rende honneur à l’Écriture de Dieu, et qu’il garde pour lui la crainte. Mais puisque les paroles de l’Écriture que nous avons traitées peuvent s’expliquer de tant de manières, que ceux qui sont gonflés de savoir profane cessent enfin de critiquer ces textes — formulés pour nourrir tous les cœurs pieux — comme s’ils étaient maladroits et sans raffinement, eux qui rampent sur terre sans ailes et, avec un vol de grenouilles, se moquent des nids des oiseaux. Mais une erreur plus dangereuse est celle de certains frères fragiles qui, lorsqu’ils entendent ces impies disserter avec subtilité et abondance sur le nombre des corps célestes ou sur toute autre question relative aux éléments de ce monde, se découragent ; et, soupirant, ils les placent au-dessus d’eux-mêmes, les estiment grands, et retournent avec dégoût aux Livres de la très saine piété ; ces Livres, qu’ils devraient boire avec délices, ils les touchent à peine avec patience, répugnant à la rudesse de la moisson et aspirant aux fleurs des épines. Car ils n’ont pas le loisir de voir « combien le Seigneur est doux » (Ps 33, 9) et ils n’ont pas faim le jour du sabbat ; c’est pourquoi, paresseux, ils n’usent pas du pouvoir, reçu du Seigneur du sabbat, d’arracher des épis, de les rouler dans leurs mains et de les nettoyer jusqu’à en extraire la nourriture (Mt 12, 1).

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Chapitre IX – De la figure du ciel 20. On a aussi l'habitude de se demander quelle forme et quelle figure il faut attribuer au ciel, d'après nos Écritures. En effet, beaucoup débattent longuement de ces questions que nos auteurs, avec une plus grande sagesse, ont laissées de côté, car elles sont sans profit pour la vie bienheureuse de ceux qui les étudient ; et, ce qui est pire, elles leur font perdre un temps précieux qui devrait être consacré à des sujets salutaires. En effet, que m’importe de savoir si le ciel, telle une sphère, enveloppe de toutes parts la terre en équilibre au centre de l’univers, ou s’il la recouvre d’un seul côté, par le haut, à la manière d’un disque ? Mais comme il y va de la crédibilité des Écritures, et pour la raison que j’ai maintes fois rappelée — à savoir, éviter que quelqu’un, faute de comprendre les divines paroles, ne leur refuse toute créance lorsqu’elles enseignent, narrent ou prophétisent des choses si utiles, sous prétexte qu’il aurait trouvé dans nos Livres, ou entendu citer, une affirmation sur ces sujets qui lui semblerait contredire les raisonnements auxquels il est parvenu —, il faut dire brièvement que sur la figure du ciel, nos auteurs connaissaient la vérité, mais que l’Esprit de Dieu, qui parlait par leur bouche, n’a pas voulu enseigner aux hommes des choses sans aucune utilité pour leur salut. 21. Mais, dira quelqu’un, comment ce qui est écrit dans nos Lettres — « Il déploie le ciel comme une peau » — n’est-il pas contraire à l’opinion de ceux qui attribuent au ciel une figure sphérique ? Admettons que ce soit contraire, si ce qu’ils disent est faux. En effet, la vérité se trouve dans ce que dit l’autorité divine, plutôt que dans ce que conjecture la faiblesse humaine. Mais si d’aventure ils pouvaient prouver leur thèse par des arguments tels qu’on ne puisse en douter, il faudra alors démontrer que ce qui est dit chez nous de la « peau » n’est pas contraire à ces raisonnements avérés. Autrement, cette affirmation serait aussi en contradiction avec nos propres Écritures en un autre endroit, où il est dit que le ciel est suspendu « comme une voûte ». En effet, quoi de plus différent et de plus opposé que le déploiement à plat d’une peau et la courbure d’une voûte ? Or, s’il faut — et il le faut — comprendre ces deux images de manière à ce qu’elles s’accordent sans se contredire, alors il faut aussi que ni l’une ni l’autre ne s’oppose aux raisonnements qui enseignent que le ciel est partout convexe à la manière d’une sphère, si toutefois un raisonnement sûr venait à en prouver la vérité. 22. D’ailleurs, la comparaison avec la voûte que l’on trouve chez nous, même prise au sens littéral, ne constitue pas un obstacle pour ceux qui soutiennent la thèse de la sphère. En effet, on peut légitimement croire que l’Écriture a voulu parler de la figure du ciel en ne considérant que la partie qui se trouve au-dessus de nous. Par conséquent, si le ciel n’est pas une sphère, il est une voûte du seul côté où il recouvre la terre ; mais s’il est une sphère, il est une voûte de toutes parts. Mais l’image de la peau est plus problématique, car elle risque de s’opposer non pas à la théorie de la sphère — qui n’est peut-être qu’une invention humaine —, mais à notre propre image de la voûte. Quant au sens allégorique que j’ai pu en donner, on le trouve dans le treizième livre de mes Confessions. Ainsi, que l’on doive comprendre l’expression « le ciel déployé comme une peau » de la manière que j’ai exposée là-bas ou d’une toute autre façon, à l’intention des esprits pénibles et trop exigeants qui réclament une explication littérale, je dis ceci, qui me semble évident pour tous : les deux images, la peau comme la voûte, peuvent sans doute se comprendre au sens figuré ; mais il faut voir comment chacune peut aussi se comprendre au sens littéral. En effet, si le mot « voûte » peut désigner à bon droit non seulement une surface courbe mais aussi une surface plane, une peau, assurément, peut être tendue non seulement à plat, mais aussi en une poche arrondie. Car une outre, tout comme une vessie, est bien faite de peau.

Chapitre II. — Pourquoi la végétation des champs a été ajoutée. 4. Puisque par l'expression « le ciel et la terre », selon l'usage habituel des Écritures, l'auteur a voulu désigner la création tout entière, on peut se demander pourquoi il a ajouté : « et toute la végétation des champs ». Il me semble qu'il l'a fait afin d'indiquer plus clairement de quel jour il est question dans le passage : « le jour où il fut fait ». En effet, on aurait vite fait de penser qu'il s'agit de ce jour défini par la lumière matérielle, dont la révolution nous apporte l'alternance du temps diurne et nocturne. Mais lorsque nous nous remémorons l'ordre de la création et que nous constatons que toute la végétation des champs a été créée le troisième jour, avant que ne soit fait le soleil – lequel a été fait le quatrième jour et par la présence duquel s'accomplit ce jour quotidien et habituel qui est le nôtre –, alors, quand nous entendons : « Le jour où il fut fait, Dieu fit le ciel et la terre, et toute la végétation des champs », nous sommes invités à réfléchir à ce jour même, et à tenter de le sonder par l'intelligence : un jour qui, sans être tel que celui que nous connaissons, est soit corporel, fait d'une lumière qui nous est inconnue, soit spirituel, au sein de la société que forme l'unité angélique.

Chapitre XXVII. — Les jours habituels de la semaine sont très différents des sept jours de la Genèse. 44. C’est pourquoi, puisqu’il nous est impossible, dans notre condition de mortels sur cette terre, de faire l’expérience et d’avoir la perception de ce jour-là — ou de ces jours qui sont comptés par sa répétition —, et que même si nous pouvons tenter de les comprendre, nous ne devons pas pour autant nous précipiter sur un jugement téméraire, comme s’il n’était pas possible d’avoir sur ce sujet une opinion plus juste et plus vraisemblable. Croyons plutôt que ces sept jours qui, à la place des premiers, constituent notre semaine — par le cours et le retour de laquelle les temps sont entraînés, et où un jour est le cycle d’un lever de soleil au suivant —, tiennent lieu des jours anciens d’une certaine manière, de sorte que nous ne doutions absolument pas qu’ils ne leur sont pas semblables, mais au contraire très inégaux.

Il arrive en effet très souvent qu’un non-chrétien connaisse certains sujets — la terre, le ciel et les autres éléments de ce monde, le mouvement et la rotation des astres, leur taille et leurs distances, les éclipses précises de soleil ou de lune, le cycle des années et des saisons, la nature des animaux, des plantes, des pierres et autres choses de ce genre — au point de les maîtriser par un raisonnement très sûr ou par l’expérience. Or, il est extrêmement honteux et dangereux, et c’est une chose à éviter par-dessus tout, que ce non-chrétien entende un chrétien délirer à ce point sur ces sujets en prétendant parler d’après les Écritures chrétiennes, et qu’en le voyant se tromper du tout au tout, il puisse à peine retenir son rire. Et le plus grave n’est pas tant que cet homme qui se trompe soit tourné en dérision, mais que les auteurs de nos Livres saints soient crus, par ceux du dehors, avoir professé de telles opinions, et qu’ils soient, pour la plus grande perte de ceux dont nous cherchons ardemment le salut, critiqués et rejetés comme des ignorants. En effet, lorsque des non-croyants surprennent un chrétien en erreur sur un sujet qu’eux-mêmes connaissent parfaitement, et qu’ils l’entendent justifier son opinion absurde par nos Livres, comment pourraient-ils encore croire à ces mêmes Livres lorsqu'ils parlent de la résurrection des morts, de l'espérance de la vie éternelle et du royaume des cieux, alors qu'ils les jugent mensongers sur des points qu'ils ont pu eux-mêmes expérimenter ou vérifier par des calculs irréfutables ? On ne saurait dire assez quels tourments et quelle tristesse de tels présomptueux, par leur témérité, infligent aux frères prudents. Lorsque ceux qui ne sont pas liés par l'autorité de nos Livres se mettent à les reprendre et à les confondre sur leur opinion fausse et perverse, pour défendre ce qu'ils ont avancé avec la plus grande légèreté et une fausseté manifeste, ils tentent de produire ces mêmes Livres saints pour en tirer une preuve. Ou même, ils citent de mémoire de nombreux passages qu'ils estiment probants, « ne comprenant ni ce qu'ils disent, ni ce qu'ils affirment avec tant d'assurance ».

Chapitre 23. — Des deux thèses sur l'âme, laquelle a le plus de poids. La coutume de l'Église dans le baptême des tout-petits. 39. Maintenant que nous avons traité ces questions autant que le temps nous le permettait, je jugerais que les arguments et les témoignages des deux côtés sont d'un poids égal ou presque, si la thèse de ceux qui estiment que les âmes sont engendrées par les parents ne l'emportait grâce à l'argument tiré du baptême des tout-petits. Pour l'instant, je ne vois pas encore ce qu'on pourrait leur répondre à ce sujet. Si par hasard Dieu m'accorde plus tard quelque lumière, et s'il me donne aussi la possibilité d'écrire pour ceux qui s'intéressent à ces questions, je ne m'y refuserai pas. Cependant, je déclare d'emblée que le témoignage des tout-petits ne doit pas être méprisé, au point de négliger de le réfuter si la vérité s'y opposait. En effet, ou bien il ne faut rien chercher à savoir sur ce sujet, et il doit suffire à notre foi de savoir où nous parviendrons en vivant pieusement, même si nous ignorons d'où nous venons ; ou bien, s'il n'est pas présomptueux pour l'âme raisonnable de brûler du désir de connaître aussi cela sur elle-même, alors loin de nous l'obstination dans la dispute ; ayons au contraire le zèle de chercher, l'humilité de demander et la persévérance de frapper. Ainsi, s'il juge utile pour nous de connaître cela — lui qui sait assurément mieux que nous ce qui nous est utile —, il nous l'accordera aussi, lui qui donne de bonnes choses à ses enfants. Cependant, la coutume de notre mère l'Église de baptiser les tout-petits ne doit absolument pas être méprisée, ni être tenue pour superflue en aucune manière, et il ne faudrait même pas y croire si elle n'était une tradition apostolique. En effet, cet âge si tendre a lui aussi un témoignage d'un grand poids, puisque c'est lui qui, le premier, a mérité de verser son sang pour le Christ.