Mariage et concupiscence

St. Augustin d'Hippone

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CHAPITRE XV 17. Toutefois, une chose est de s’unir dans l’unique intention d’engendrer – ce qui est sans péché ; autre chose est de rechercher le plaisir de la chair dans cette union, mais en restant dans le cadre du mariage – ce qui constitue un péché véniel. En effet, même si l’union n’a pas pour but la procréation, on ne fait pas pour autant obstacle à celle-ci à cause de ce désir, que ce soit par une intention mauvaise ou par un acte mauvais. Car ceux qui agissent ainsi, bien qu’on les appelle des époux, ne le sont pas ; ils ne conservent rien de la vérité du mariage, mais se servent d’un nom respectable pour masquer leur turpitude. Or, ils se trahissent lorsqu’ils en viennent à exposer les enfants qui naissent contre leur volonté. En effet, ils détestent nourrir ou même avoir des enfants qu’ils redoutaient d’engendrer. Ainsi, lorsque leur sombre iniquité s'acharne sur les enfants qu'elle a engendrés malgré elle, elle se révèle au grand jour par une iniquité éclatante, et leur turpitude secrète est démasquée par une cruauté manifeste. Parfois, cette cruauté lubrique, ou cette luxure cruelle, va jusqu’à se procurer des poisons pour entraîner la stérilité ; et si cela ne réussit pas, elle anéantit et expulse d’une manière ou d’une autre le fœtus conçu dans les entrailles, voulant que sa progéniture meure avant même de vivre, ou, s’il vivait déjà dans l’utérus, qu’il soit tué avant de naître. En vérité, si tous deux sont ainsi, ils ne sont pas des époux ; et si, dès le début, ils ont été ainsi, ce n’est pas par un mariage, mais bien plutôt par une relation de débauche qu’ils se sont unis. Mais si les deux ne sont pas ainsi, j’ose le dire : soit la femme est en quelque sorte la prostituée de son mari, soit le mari est l’adultère de sa femme.

Dans le mariage, il faut donc chérir les biens qui lui sont propres : la descendance, la fidélité et le sacrement. La descendance, non seulement pour qu'elle naisse, mais aussi pour qu'elle renaisse : car elle naît pour la peine, à moins de renaître pour la vie. La fidélité, d’autre part, n’est pas celle que l’on trouve même chez les incroyants, mus par une jalousie charnelle. Quel homme en effet, aussi impie soit-il, veut d’une épouse adultère ? Ou quelle femme, aussi impie soit-elle, veut d’un mari adultère ? Ce bien du mariage est certes naturel, mais il reste charnel. Mais un conjoint qui est membre du Christ doit craindre l’adultère pour son conjoint, et non pour lui-même ; il doit espérer du Christ la récompense pour la fidélité qu’il témoigne à son conjoint. Quant au sacrement – que ni la séparation ni l’adultère ne font perdre –, que les époux le gardent dans la concorde et la chasteté. C’est en effet lui seul qui, en vertu de l’affection fidèle, maintient le mariage même stérile, une fois perdu l’espoir de cette fécondité pour laquelle on s’était uni. Que celui qui veut faire l’éloge du mariage loue en lui ces biens nuptiaux. La concupiscence de la chair, en revanche, ne doit pas être imputée au mariage, mais tolérée. Car ce n’est pas un bien qui vient de l’union naturelle, mais un mal qui résulte du péché des origines.

De fait, ce n'est pas seulement la fécondité, dont le fruit est la descendance, ni seulement la chasteté conjugale, dont le lien est la fidélité, mais bien aussi un sacrement propre au mariage qui est recommandé aux époux fidèles (c'est pourquoi l'Apôtre dit : « Maris, aimez vos femmes, comme le Christ a aimé l'Église »). La réalité de ce sacrement, c'est sans aucun doute que l'homme et la femme unis par le mariage demeurent unis inséparablement leur vie durant, et qu'il n'est permis de séparer un époux de l'autre, sauf pour motif de fornication. C'est en effet ce qui est observé entre le Christ et l'Église : unis pour l'éternité, le vivant et la vivante ne sont séparés par aucun divorce. L'observance de ce sacrement est si grande dans la cité de notre Dieu, sur sa montagne sainte, c'est-à-dire dans l'Église du Christ et pour tous les fidèles mariés qui sont sans aucun doute membres du Christ, que même lorsque des femmes se marient ou sont prises pour épouses en vue de procréer, il n'est pas permis de quitter une épouse stérile pour en prendre une autre qui soit féconde. Si quelqu'un le faisait, il serait coupable d'adultère non selon la loi de ce monde – où, moyennant répudiation, il est permis sans crime de contracter d'autres unions (le Seigneur lui-même atteste que le saint Moïse l'avait permis aux Israélites en raison de la dureté de leur cœur) – mais selon la loi de l'Évangile ; de même pour la femme, si elle épousait un autre homme. À tel point les liens juridiques du mariage, une fois contractés, subsistent-ils entre les vivants, que les époux qui se sont séparés l'un de l'autre le demeurent davantage entre eux qu'avec ceux auxquels ils se sont unis. En effet, ils ne seraient pas adultères avec ces autres partenaires s'ils ne restaient pas époux l'un de l'autre. D'ailleurs, à la mort du mari avec qui l'union était véritable, un mariage véritable peut être contracté avec celui avec qui il n'y avait auparavant qu'un adultère. Ainsi subsiste entre les vivants une réalité conjugale que ni la séparation, ni l'union avec un autre ne peut anéantir. Mais elle subsiste pour fonder la faute, et non pour maintenir l'alliance. Il en va de même pour l'âme de l'apostat : en se retirant de ce qui s'apparente à son mariage avec le Christ, même en ayant perdu la foi, elle ne perd pas le sacrement de la foi qu'elle a reçu dans le bain de la régénération. Car s'il l'avait perdu en s'éloignant, ce sacrement lui serait sans aucun doute rendu à son retour. Celui qui s'est retiré le conserve donc pour l'aggravation de son châtiment, non pour le mérite d'une récompense.