Réponse à Faustus le Manichéen

Contre Faustum Contre Faustus

St. Augustin d'Hippone

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En effet, qu’aurait-on pu concevoir de plus utile et de plus salutaire pour ceux qui lisent ou écoutent pieusement les saintes Écritures, que de leur y présenter non seulement des hommes louables à imiter et des hommes blâmables à éviter, mais aussi certaines défaillances des justes et leurs chutes dans le mal — qu’ils se corrigent ensuite pour revenir sur le droit chemin ou qu’ils demeurent sans retour —, et à l’inverse, certains changements des méchants et leurs progrès vers le bien — qu’ils persévèrent ou qu’ils retombent dans leur état antérieur —, afin que les justes ne soient pas portés à l’orgueil par un excès de confiance, et que les pécheurs ne s’endurcissent pas par désespoir au point de refuser le remède ? Quant aux actions humaines qui ne sont proposées ni comme modèles à suivre ni comme exemples à fuir, et que l’on trouve pourtant dans la sainte Écriture, soit elles ont été insérées pour la cohérence du récit, servant de transition pour aborder des sujets essentiels, soit, par le fait même qu’elles semblent superflues, elles nous avertissent assez qu’il faut y chercher la révélation d’une signification mystique. Car il ne s'agit pas de n'importe quels livres. Dans ceux-ci, d'innombrables prophéties d'une clarté éclatante, annoncées par l'esprit prophétique et aujourd'hui accomplies par les événements eux-mêmes, témoignent de leur autorité divine avec la lumière la plus fidèle et la plus resplendissante de la vérité. C'est pourquoi il faut être complètement insensé pour croire que leurs auteurs ont dit la moindre chose de superflu ou de quasiment stupide, eux dont on voit non seulement toutes les catégories d’hommes et d’esprits se faire leurs disciples, mais dont on lit aussi les prédictions en reconnaissant qu’elles se sont accomplies.

Comment ces Tables de la Loi ne te seraient-elles pas ennemies, elles qui portent le deuxième commandement : Tu n’invoqueras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu ? Toi qui fais même du Christ une vaine illusion – lui qui, pour purifier les êtres de chair de la vanité charnelle, s’est manifesté, vrai dans la vérité de sa chair, aux yeux de chair eux-mêmes ? Comment le troisième commandement sur le repos du sabbat ne te serait-il pas contraire, toi dont l’âme inquiète est sans cesse agitée par tant de chimères illusoires ? Ces trois commandements se rapportent à l’amour de Dieu : quand le comprendras-tu, quand auras-tu la sagesse, quand aimeras-tu ? Tu es sans mesure, immonde et querelleuse. Tu t’es enflée d’orgueil, tu t’es dissipée en fumée, tu t’es avilie. Tu as outrepassé tes limites, tu as souillé ta beauté, tu as bouleversé ton ordre. J’ai été ainsi auprès de toi, je te connais. Comment donc pourrais-je t’enseigner maintenant que ces trois commandements se rapportent à l’amour de Dieu, de qui, par qui et en qui sont toutes choses ? Comment le comprendrais-tu, alors que la détestable perversité de ton erreur ne te permet même pas de connaître et d’observer les sept autres, qui concernent l’amour du prochain et sur lesquels repose la société humaine ? Le premier de ces commandements est : Honore ton père et ta mère. Paul le rappelle d’ailleurs comme le premier commandement assorti d’une promesse, et il le prescrit lui-même dans les mêmes termes. Mais toi, une doctrine démoniaque t’a appris à considérer tes parents comme des ennemis, parce qu’en s’unissant ils t’ont enchaînée dans la chair et ont ainsi, bien sûr, imposé d’impures entraves à ton dieu. De là découle aussi la manière dont vous violez le commandement suivant, qui est : Tu ne commettras pas d’adultère. En effet, vous le violez au point de détester dans le mariage précisément ce pour quoi il est fait : la procréation des enfants. Ainsi, en prenant garde que les femmes avec qui ils s’unissent ne conçoivent, vous faites de vos Auditeurs des adultères, même avec leurs propres épouses. Car ils les épousent selon la loi du mariage, les contrats le proclament, en vue de procréer des enfants ; mais selon votre loi, craignant d’emprisonner une parcelle de votre dieu dans les souillures de la chair, ils s’unissent à ces femmes dans une relation impudique uniquement pour assouvir leur désir, et ils n’accueillent qu’à contrecœur les enfants, seule raison pour laquelle les mariages doivent être contractés. Comment, dès lors, n’interdis-tu pas le mariage, comme l’Apôtre l’a prédit de toi il y a si longtemps, alors que tu tentes d’ôter au mariage ce qui fait le mariage ? Une fois cela retiré, les maris seront de vils amants, les épouses des prostituées, les chambres nuptiales des lieux de débauche, et les beaux-pères des proxénètes. Par conséquent, tu n’observes pas non plus le commandement qui dit : Tu ne tueras point, en raison de la même erreur perverse. Car, dans ta crainte qu’un membre de ton dieu ne soit enchaîné dans la chair, tu refuses ton pain à celui qui a faim. Craignant là un homicide imaginaire, tu en commets ici un véritable. Ainsi, si tu rencontres un homme affamé qui risque de mourir si tu ne le secours pas en lui donnant à manger, te voilà homicide : soit selon la loi de Dieu, si tu ne donnes pas, soit selon la loi de Mani, si tu donnes. Et les autres commandements du Décalogue, comment les observeras-tu ? T’abstiendrais-tu du vol pour qu’un quidam dévore du pain ou tout autre aliment, le massacrant dans ses propres entrailles, plutôt que de le lui dérober, si tu le pouvais, pour courir le porter à l’officine du ventre de tes Élus, afin que par ton vol, ton dieu n’échappe pas seulement à un esclavage plus pénible, mais soit aussi libéré de celui où il était tombé ? De plus, si tu es surpris en plein vol, ne jureras-tu pas par ton dieu lui-même que tu n’as rien pris ? Car que pourrait te faire un tel dieu, à qui tu dirais : « J’ai fait un faux serment par toi, mais pour toi ; à moins que tu n’aies voulu que je cause ta perte en cherchant à t’honorer ? » Ainsi, le commandement de la Loi : Tu ne porteras pas de faux témoignage, tu le mépriseras à ce point pour les membres de ton dieu que tu les libéreras de leurs chaînes non seulement par un faux témoignage, mais aussi par un parjure. Quant au commandement qui suit : Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, il devrait être observé par toi ; et c’est la seule chose, je le vois, que la nécessité de ton erreur ne te contraint pas à violer. Mais s’il est criminel de convoiter l’épouse d’un autre, réfléchis à ce que signifie s’offrir soi-même à la convoitise des autres. Souviens-toi de tes dieux si beaux et de tes déesses si belles, s’offrant pour être ardemment désirés, les uns par les princesses des ténèbres, les autres par les princes ; une fois que la passion de jouir est excitée chez ces derniers et qu’ils brûlent du désir de les étreindre, tes divinités leur arrachent ce dieu qui est le tien, partout enchaîné, et qui a besoin d’une telle turpitude de la part des siens pour pouvoir être délivré. Enfin, comment pourrais-tu, malheureuse, ne pas convoiter le bien de ton prochain, ce qui est le dernier commandement du Décalogue ? Ton dieu lui-même ne prétend-il pas se construire de nouveaux mondes sur une terre étrangère, où, après une fausse victoire, tu te gorgeras d’orgueil dans un faux triomphe ? Puisque tu désires cela aujourd’hui avec une folle vanité, et que tu crois que cette terre même du peuple des ténèbres est liée à ta propre substance par la plus grande proximité, tu convoites assurément le bien de ton prochain. C’est à juste titre que ce diptyque t’est ennemi, lui qui contient de si bons commandements, si contraires à ton erreur. Car les trois qui se rapportent à l’amour de Dieu, tu les ignores totalement, tu ne les observes absolument pas. Quant aux sept autres, qui protègent la société humaine, si parfois tu les respectes, c’est soit que la honte te retient pour ne pas être confondue parmi les hommes, soit que la peur te brise de crainte d’être punie par les lois publiques, soit qu’une bonne habitude te fait avoir horreur d’une mauvaise action, soit que la loi naturelle elle-même t’avertit de ne pas faire à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. Pourtant, tu sens bien à quel point ton erreur te pousse à agir à l’inverse, et que tu la suives ou non, tu le ressens, soit lorsque tu fais ce que tu ne voudrais pas subir, soit lorsque tu ne le fais pas précisément parce que tu ne voudrais pas le subir.

Consultons donc la loi éternelle, qui ordonne de conserver l’ordre naturel et interdit de le troubler, et voyons en quoi le patriarche Abraham a péché, c’est-à-dire ce qu’il a fait contre cette loi dans les actes que Faustus lui a reprochés comme de graves crimes. « Brûlant, dit-il, d’un désir insensé d’avoir une descendance, et n’accordant aucune foi à Dieu qui le lui avait pourtant déjà promis par son épouse Sara, il s’est vautré avec une concubine. » Mais ce Faustus, aveuglé par un désir insensé d’accuser, a non seulement révélé l’abomination de sa propre hérésie, mais, dans son ignorance et son erreur, il a aussi fait l’éloge de l’union d’Abraham. En effet, de même que la loi éternelle, c’est-à-dire la volonté de Dieu, créateur de toutes choses, qui veille à la conservation de l’ordre naturel, permet que le plaisir de la chair mortelle, sous la maîtrise de la raison, ne s’exerce dans l’union qu’en vue de la procréation — non pour assouvir la passion, mais pour assurer la pérennité de l’espèce —, de même, à l’inverse, la loi perverse des manichéens, pour éviter que leur dieu — qu’ils pleurent comme enchaîné dans toutes les semences — ne se retrouve lié plus étroitement encore dans la conception au sein d’une femme, ordonne à ceux qui s’unissent d’éviter par-dessus tout la procréation, afin que leur dieu soit répandu dans une perte honteuse plutôt qu’enchaîné par un lien cruel. Ce n’est donc pas Abraham qui brûlait d’un désir insensé d’avoir une descendance, mais le manichéen qui délirait dans sa folle prétention d’éviter la procréation. C'est pourquoi le premier, en respectant l'ordre de la nature, n'agissait dans l'union humaine que pour qu'un homme naisse ; tandis que le second, en observant la perversité de sa fable, ne redoutait dans quelque union que ce soit rien d’autre que la capture de son dieu.

Quant à la calomnie que Fauste lance aussi contre nous à ce sujet, nous reprochant d'honorer la mémoire des martyrs et prétendant par là que nous en avons fait des idoles, elle ne me pousse pas tant à y répondre qu'à montrer que Fauste lui-même, dans sa passion de calomnier, a voulu s'écarter même des inepties de Manès et qu'il est tombé, par je ne sais quelle imprudence, dans l'opinion courante et poétique des païens, dont il désire pourtant paraître si éloigné. En effet, après avoir dit que nous avions substitué les martyrs aux idoles, il ajoute : « Vous les vénérez par des vœux tout pareils, vous apaisez les ombres des défunts par le vin et les mets. » Ce sont donc là des ombres de défunts ?