Orations

St. Grégoire de Nazianze

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Il me semble en effet qu’on l’appelle Fils parce qu’il est identique au Père selon l’essence ; et pas seulement pour cela, mais aussi parce qu’il vient de Lui. Fils unique, non parce qu’il serait le seul issu du Seul et le seul à l’être, mais parce que sa génération est unique en son genre, et non pas corporelle. Verbe, parce que son rapport au Père est celui de la parole à l'intelligence ; non seulement en raison du caractère impassible de sa génération, mais aussi de leur lien intime et de sa fonction de révélation. Peut-être pourrait-on dire aussi qu’il est au Père ce que la définition est à l’objet défini, puisque λόγος signifie aussi définition. Car, est-il dit, « celui qui a compris le Fils » – ce qui veut dire « celui qui a vu » – « a compris le Père ». Le Fils est une démonstration brève et simple de la nature du Père, car tout être engendré est une parole silencieuse de celui qui l’a engendré. Et si l'on soutenait qu'il est appelé Verbe parce qu'il est immanent à tous les êtres, on ne s'écarterait pas de la raison. Car qu'est-ce qui existe qui n'ait été constitué par le Verbe ? Sagesse, en tant que connaissance des réalités divines et humaines. Comment, en effet, le créateur pourrait-il ignorer les raisons d'être de ce qu'il a créé ? Puissance, en tant que conservateur des êtres créés, leur fournissant la force qui assure leur cohésion. Vérité, en tant qu’il est un par nature, et non multiple. Le vrai est en effet un, tandis que le mensonge est multiforme. Et aussi en tant qu’il est le sceau pur du Père et son empreinte absolument fidèle. Image, en tant qu’il est consubstantiel et qu’il vient du Père, alors que le Père ne vient pas de lui. Telle est en effet la nature d’une image : être l’imitation de son archétype, de celui dont on la dit l’image. À cette différence près, et considérable, qu’ici l'on a affaire à bien plus : dans le cas d'une image ordinaire, c'est l'inerte qui représente le vivant ; ici, c’est une image vivante d'un modèle vivant, une image qui diffère bien moins de son original que Seth ne différait d’Adam, ou n’importe quel enfant de son parent. Car telle est la nature des êtres simples : ils ne sont pas semblables par un aspect et dissemblables par un autre, mais ils sont l’empreinte totale d’un tout, et bien plus une identité qu’une ressemblance. Lumière, en tant qu’il est la splendeur des âmes purifiées par la raison et par la vie. Car si l'ignorance et le péché sont ténèbres, alors la connaissance et la vie en Dieu sont lumière. Vie, parce qu'il est lumière, constitution et essence de toute nature raisonnable. C'est en effet « en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être », selon la double puissance du souffle divin qui nous fut insufflé. C’est de lui que nous recevons tous le souffle vital, et, pour ceux d'entre nous qui en sont capables, l'Esprit Saint, dans la mesure même où nous ouvrons la bouche de notre esprit. Justice, parce qu'il répartit les dons selon le mérite et juge avec équité ceux qui sont sous la Loi comme ceux qui sont sous la grâce, ainsi que l'âme et le corps, afin que le second soit gouverné et que la première gouverne, et que la partie supérieure exerce son autorité sur l'inférieure, pour que le moins bon ne se révolte pas contre le meilleur. Sanctification, en tant qu’il est pureté, afin que ce qui est pur soit accueilli par la pureté. Rédemption, parce qu'il nous affranchit, nous qui étions captifs du péché, en se donnant lui-même en rançon pour nous, comme purification pour le monde entier. Résurrection, parce qu'il nous relève d'ici-bas et nous ramène à la vie, nous que le péché avait fait mourir.

7. En effet, ne commettre absolument aucun péché est le propre de Dieu, ainsi que de la nature première et simple, car la simplicité est paisible et exempte de tout conflit intérieur. J’ose même dire que c’est aussi le propre de la nature angélique, ou du moins ce qui s’en approche le plus, en raison de sa proximité avec Dieu. Pécher, en revanche, est le propre de l’homme et de sa nature composée d’ici-bas, car la composition est le principe de la division. C’est pourquoi le Maître n’a pas jugé bon de laisser sa propre créature sans secours, ni de la voir courir le danger de se séparer de lui. Au contraire : de même qu’il a fait exister ceux qui n’existaient pas, de même les a-t-il remodelés une fois qu’ils existaient, par une nouvelle création plus divine et plus haute que la première. Celle-ci est un sceau pour ceux qui commencent leur chemin, et pour ceux qui sont plus avancés en âge spirituel, une grâce et la restauration de l’image déchue par le mal. Tout cela, afin que, devenant pires par le désespoir et entraînés toujours plus bas, nous ne tombions pas complètement, à cause de ce désespoir, hors du bien et de la vertu ; afin que, tombés dans l’abîme des maux, comme il est dit, nous ne sombrions pas dans le mépris. Mais plutôt, à la manière des voyageurs qui parcourent une longue route et font une halte dans une auberge pour se reposer de leurs fatigues, puissions-nous achever le reste du chemin, renouvelés et pleins d’ardeur. Telle est la grâce et la puissance du baptême : elle n’apporte pas un déluge pour le monde, comme autrefois, mais la purification du péché de chaque individu, et l’élimination complète des souillures et des impuretés accumulées par le mal. 8. Et puisque nous sommes doubles, je veux dire composés d’une âme et d’un corps, d'une nature visible et d'une nature invisible, la purification est elle aussi double : par l’eau et par l’Esprit. La première est reçue de façon visible et corporelle, tandis que le second y concourt de manière incorporelle et invisible. La première est symbolique, le second est véritable et purifie jusqu’au plus profond de l’être. Venant en aide à notre première naissance, le baptême fait de nous des êtres nouveaux à la place des anciens, des êtres à la ressemblance de Dieu à la place de ce que nous sommes. Il nous refond sans le feu et nous recrée sans nous briser. Pour le dire en peu de mots, il faut considérer la puissance du baptême comme un pacte conclu avec Dieu en vue d’une seconde vie et d’une existence plus pure. C’est pourquoi chacun doit éprouver une crainte extrême et veiller sur son âme avec le plus grand soin, de peur que nous ne soyons trouvés infidèles à cet engagement. En effet, si Dieu, pris à témoin, garantit la validité des pactes entre les hommes, quel n’est pas le danger d’être reconnus comme les transgresseurs des alliances que nous avons conclues avec Dieu lui-même, et d’être tenus pour responsables devant la Vérité, non seulement de nos autres péchés, mais du mensonge même ? Et cela, alors qu’il n’existe pas de seconde régénération, ni de nouvelle création, ni de restauration à l’état premier, quand bien même nous la rechercherions ardemment, avec force gémissements et larmes. Par ces moyens, une cicatrisation peut à grand-peine se produire – du moins selon ce que je définis et admets (car elle se produit, nous le croyons ; et si nous pouvions aussi effacer les cicatrices, j’en serais heureux, puisque j’ai moi-même besoin de miséricorde). Mais il vaut mieux ne pas avoir besoin d’une seconde purification et s’en tenir à la première. Cette première purification, je sais qu’elle est commune à tous, obtenue sans effort et d’égale valeur pour les esclaves et les maîtres, les pauvres et les riches, les humbles et les puissants, ceux de haute naissance et ceux de basse extraction, les endettés et ceux qui ne doivent rien. Elle est offerte à tous comme le souffle de l’air, l’effusion de la lumière, l’alternance des saisons et le spectacle de la création – cette grande jouissance qui nous est commune à tous – et tout comme la part égale de foi accordée à chacun.

40:7-8

Puisque c’est la fête solennelle du baptême, et qu’il convient de partager un peu les souffrances de Celui qui, pour nous, a pris forme, a été baptisé et a été crucifié, eh bien, méditons sur les différents baptêmes, afin de repartir d’ici purifiés. Moïse a baptisé, mais dans l’eau ; et avant cela, dans la nuée et dans la mer. C’était de manière typologique, comme Paul lui-même en convient : la mer était la figure de l’eau, la nuée celle de l’Esprit, la manne celle du pain de vie, et la boisson celle du breuvage divin. Jean aussi a baptisé, mais ce n’était plus à la manière juive : en effet, ce n’était pas seulement dans l’eau, mais aussi en vue de la pénitence. Ce n’était cependant pas encore un baptême pleinement spirituel, car il n’y ajoute pas la mention « dans l’Esprit ». Jésus aussi baptise, mais dans l’Esprit. C’est là la perfection. Et comment – pour oser une petite audace – ne serait-il pas Dieu, Celui par qui toi aussi, tu deviens dieu ? Je connais aussi un quatrième baptême, celui du martyre et du sang, que le Christ lui-même a reçu. Il est bien plus vénérable que les autres, dans la mesure où il n’est souillé par aucune tache seconde. Je connais encore un cinquième baptême, celui des larmes. Mais il est bien plus pénible : c’est celui de l’homme qui, chaque nuit, lave son lit et sa couche de ses larmes ; celui pour qui les meurtrissures mêmes du vice sont une puanteur ; celui qui marche dans le deuil et l’abattement ; celui qui imite le retour de Manassé et l’humilité des Ninivites à qui fut faite miséricorde ; celui qui prononce dans le Temple les paroles du publicain et se voit justifié, bien plus que le Pharisien plein d’orgueil ; celui qui se courbe à l’exemple de la Cananéenne pour mendier la miséricorde et les miettes, nourriture d’un chien terriblement affamé.

Mais ton âme ne porte encore l’empreinte d’aucune écriture, ni bonne, ni mauvaise. N’est-ce pas aujourd’hui qu’il faut y graver la vérité, et que nous devons te former pour t’amener à la perfection ? Entrons dans la nuée. Donne-moi les tables de ton cœur. Je serai pour toi un Moïse – si audacieuse que soit cette parole. J’y inscrirai du doigt de Dieu un nouveau décalogue, j’y graverai un abrégé du salut. Si quelque bête hérétique et privée de raison s’approche, qu’elle reste en bas, ou elle risquera d’être lapidée par la parole de vérité. Je te baptiserai, en faisant de toi un disciple, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Le nom unique et commun aux trois est la divinité. Tu comprendras, par les gestes comme par les paroles, que tu rejettes l’impiété tout entière pour t’unir à la divinité tout entière. Crois que l’univers tout entier, le visible comme l’invisible, a été créé par Dieu à partir du néant, qu’il est gouverné par la providence de son Créateur et qu’il recevra sa transformation pour un état meilleur. Crois que le mal n’a pas de substance propre, qu’il n’est pas un royaume sans commencement, existant par lui-même ou créé par Dieu. Crois au contraire qu’il est notre œuvre et celle du Malin, qu’il s’est introduit en nous par notre négligence, et non par la volonté du Créateur. Crois que le Fils de Dieu, le Verbe prééternel, engendré du Père hors du temps et de façon incorporelle, s’est fait pour toi, en ces derniers temps, Fils de l’homme. Il est né de la Vierge Marie, de manière ineffable et pure (car là où est Dieu, et d’où vient le salut, il n’y a rien d’impur). Il est pleinement homme et en même temps Dieu, pour l’homme tout entier qui était malade, afin de t’apporter, à toi tout entier, le salut, en détruisant l’entière condamnation du péché. Il est impassible selon sa divinité, mais passible dans la nature humaine qu’il a assumée. Il s’est fait homme pour toi à la mesure même où, par lui, tu te fais dieu. Il a été conduit à la mort pour nos fautes, crucifié et enseveli – au point de goûter à la mort –, puis est ressuscité le troisième jour et monté aux cieux pour t’élever avec lui, toi qui gisais à terre. Il reviendra dans sa glorieuse parousie pour juger les vivants et les morts. Il n’aura plus un corps de chair, sans être pour autant incorporel : il aura, selon des modalités que lui seul connaît, un corps plus divin, afin d’être vu par ceux qui l’ont transpercé, tout en demeurant un Dieu libre de toute pesanteur. Reçois, en plus de cela, la foi en la résurrection, le jugement et la rétribution, pesée à la juste balance de Dieu. Cette rétribution sera lumière pour ceux dont l’esprit a été purifié – c’est-à-dire Dieu, vu et connu à la mesure de leur pureté, ce que nous nommons aussi le royaume des cieux. Mais elle sera ténèbres pour ceux dont la faculté maîtresse est aveuglée – c’est-à-dire l’éloignement de Dieu, à la mesure de la myopie spirituelle contractée en cette vie. En dixième point, sur ce fondement de dogmes, pratique le bien, car la foi sans les œuvres est morte, tout comme les œuvres sans la foi. Voilà ce qu’il est permis de dire publiquement du mystère et ce qui n’est pas interdit aux oreilles de la foule. Le reste, tu l’apprendras à l’intérieur, par la grâce de la Trinité, et tu le garderas caché en toi, maintenu sous un sceau.

Tu es jeune ? Dresse-toi contre les passions, fort de ton alliance ; enrôle-toi dans l'armée de Dieu, combats vaillamment Goliath, et fais tomber des milliers, voire des myriades. Voilà comment profiter de ta jeunesse ! Mais ne laisse pas ta jeunesse se flétrir, frappée de mort par une foi inachevée. Tu es âgé et proche de l'échéance inéluctable ? Honore tes cheveux blancs. Montre la sagesse qu'ils exigent, et non la faiblesse qui est aujourd’hui la tienne. Viens au secours des quelques jours qui te restent : confie à ta vieillesse le soin de ta purification. Pourquoi crains-tu les passions de la jeunesse, au soir de ta vie et dans tes derniers soupirs ? Ou bien attends-tu, toi aussi, d'être lavé une fois mort, suscitant alors le dégoût plutôt que la pitié ? Désires-tu encore les restes des plaisirs, toi qui n'es plus qu'un reste de vie ? Car il est honteux que l'âge ait décliné, mais non la débauche ; honteux de s'y adonner encore, ou du moins d'en donner l'impression, en reportant sans cesse sa purification. As-tu un enfant en bas âge ? Que le mal n'ait pas le temps de s'emparer de lui. Qu'il soit sanctifié dès sa naissance, qu'il soit consacré à l'Esprit dès son plus jeune âge. Toi, tu crains le sceau à cause de...

Voilà comment tu nous consoleras. Mais le troupeau, comment le consoleras-tu ? D’abord, en lui promettant ta vigilance et ta conduite, toi sous les ailes de qui il est bon pour tous de trouver le repos, toi dont nous avons plus soif d’entendre la voix que les assoiffés n'en ont de la source la plus pure. Ensuite, en le persuadant que même maintenant, le bon Pasteur ne nous a pas abandonnés, celui qui donne sa vie pour ses brebis. Au contraire, il est présent, il fait paître son troupeau, il le conduit, il connaît les siens et il est connu des siens. Il n’est pas visible corporellement, mais il nous accompagne spirituellement ; il combat pour le troupeau contre les loups et ne permet à personne d’enjamber le mur de l’enclos à la manière d’un brigand ou d’un traître pour entraîner et dérober, par une voix étrangère, les âmes solidement établies dans la vérité. Je suis d’ailleurs convaincu que son intercession est aujourd’hui plus puissante encore que ne l’était autrefois son enseignement, dans la mesure même où il est plus proche de Dieu, maintenant qu'il a secoué les entraves du corps, qu’il est libéré de cette boue qui obscurcit l’intelligence, et qu’il rencontre, nu, l'Intelligence première et très pure, nue elle aussi — s’il n’est pas trop audacieux de le dire — jugé digne du rang et de la liberté de parole des anges. Voilà donc des thèmes que tu sauras toi-même, avec ta puissance de parole et d’esprit, ordonner et méditer bien mieux que je ne pourrais te l'indiquer. Cependant, pour éviter que mon discours, par ignorance de ses mérites, ne demeure trop en dessous de sa valeur, je vais esquisser et tracer les grandes lignes de son éloge, d'après ce que j'ai pu moi-même connaître chez celui qui nous a quittés. Et je te les confierai, à toi l’artiste expert en de telles peintures, afin que tu donnes son fini à la beauté de sa vertu et que tu la livres aux oreilles et aux esprits de tous.